Ne te demande pas dans quel pays aller chercher
des bois pour construire
Demande-toi ce que tu peux construire avec les
bois de ton pays.
Il semble bien y avoir quelques solutions pour mieux utiliser
les bois de pays tout en freinant l'exode rural. Mais posons-nous encore
quelques questions :
Le bois est avant tout un matériau de construction
et, dans tous les pays riches en bois résineux, on vit dans des
maisons en bois et on en fabrique. Pourquoi n'est-ce pas le cas du Limousin
? Pourquoi la forêt limousine ne pourrait-elle être utilisée
pour la construction ?
Pourquoi donc un auteur qui consacre, dans sa thèse
sur la forêt et la société de la montagne limousine,
plus de cinq pages pour évoquer ces grosses entreprises qui s'approvisionnent
dans la forêt finlandaise, n'évoque-t-il que pour mémoire
de petites entreprises artisanales de construction qui ne travaillent,
quant à elles, qu'avec du bois limousin! De la part d'un universitaire
géographe qui semble regretter la forêt paysanne, cela semble
bien étonnant !
Pourquoi des étrangers viennent-ils, eux, s'approvisionner
en bois dans notre région ? Sait-on par exemple que le mélèze
du Limousin est exporté en Italie ; que le douglas du Limousin est
très recherché par les charpentiers belges... et l'on pourrait
multiplier les exemples (comme on l' a indiqué plus haut, la forte
majorité du bois d'oeuvre quitte la région en grumes ou sous
forme de sciage : on les utilise donc bien ...!).
Il existe, c'est certain, de nombreuses pistes de recherches
et des exemples d'expériences et de réalisations concluantes
à base de bois de pays :
1) D'Italie, un industriel aux techniques artisanales
(installé à Cuneo) vient chercher en Limousin du mélèze
par trains entiers, pour construire des ouvrages d'art de prestige : il
a réalisé ainsi, en mélèze du Limousin le très
célèbre Pont de l'Académie à Venise (64 m de
long - cf photo), la charpente du palais de Lucrèce
Borgia, à Roca di Spoletto, celle de la bibliothèque de l'Université
de Turin (faite tout en bois ronds), un pont et de fantastiques montagnes
russes au Lunapark de Rimini, etc. Un de ses derniers projets : un pont
de 200 m de long à Rome. Il emploie les arbres à peine délignés
sur deux faces, en leur gardant leur forme conique, et les assemble par
des techniques tout-à-fait classiques. L'imputrescibilité
naturelle du mélèze lui permet de l'utiliser sans traitement
en ouvrages extérieurs. Invité en 1998 par la coopérative
Geprobois à Limoges, il déclarait qu'il préférait
de loin utiliser le mélèze pour ces ouvrages extérieurs
de grande portée plutôt que le bois lamellé-collé,
qui résiste très mal aux conditions extérieures.
2) En Limousin même sont nées des expériences
de valorisation du bois d'oeuvre local fort intéressantes. Christian
Beynel fait lui-même l'éloge d'une petite entreprise originale
de sciage-rabotage, installée à Faux la Montagne, et admire
la valeur ajoutée qu'elle parvient à donner aux bois de pays.
Mais il existe un autre domaine tout aussi intéressant, qui aurait
mérité plus qu'une simple évocation, celui de la construction
de maisons en bois bruts, empilés les uns sur les autres, qui utilise
une technique d'ajustage artisanale, celle des "fustes" - des maisons faites
en "fûts" (on connaît bien, en patois limousin, ce mot de "fustier"
qui désigne celui qui travaille le bois).
La mise en oeuvre d'arbres entiers, non passés
par le sciage
permet l'utilisation des bois de pays :
- de tous les diamètres à partir de 18
cm
- de toutes les essences résineuses (pour les
feuillus, des essais sont en cours pour utiliser des chênes équarris
de deuxième qualité, en courtes longueurs, selon un système
d'empilage entre poteaux) ;
- de toutes les qualités : une pièce de
bois vrillée et pleine de noeuds, incapable de donner la moindre
planche, pourra fort bien trouver sa place dans un ouvrage en bois brut
et contribuera à sa beauté et à sa solidité.
elle répond tout-à-fait, par ailleurs, aux
orientations qui ressortent du rapport Bianco, La forêt, une chance
pour la France, remis en août 1998 au Premier Ministre. On y lit
au chapitre 9 "Le bois matériau d'avenir" : "Le plan pour le bois
matériau doit reposer sur six actions :
- (...)
- 2) Organiser très rapidement la formation initiale
et continue des architectes, mais aussi des élus (...), de leurs
services techniques (...) des cadres du Ministère de l'Equipement
(...)
- 4) Par des incitations à la recherche et au
développement chez les constructeurs, diversifier l'offre des techniques
constructives bois.
- 5) Monter des programmes spécifiques d'information
sur la maison individuelle (maison à ossature bois et maison à
base de bois empilés (...), les bâtiments agricoles, les bâtiments
industriels (...) " (p.30-31)
Mais dira-t-on, le bois est périssable : on sait
aujourd'hui très bien le traiter contre insectes, champignons, moisissures.
Ou bien encore : cette technique est étrangère
et n'a rien à faire en Limousin. Christian Beynel lui-même
semble le croire puisqu'il qualifie ces constructions de "type canadien".
Elles correspondent pourtant à une tradition française de
constructions de maisons en bois empilées comme il en existe encore
de très anciennes dans les départements voisins de Dordogne,
de l'Allier ou du Lot et Garonne, et comme elles ont essaimé d'Europe,
et de France en particulier, ...vers le Canada au XVIè et XVIIè
siècle. Comme le souligne l'archéologue Pierre Pétrequin
(Université de Besançon), "la construction en bois croisés,
encochés ou mortaisés en bout, est de tous les temps et de
tous les pays. Point n'est besoin de lui rechercher une origine plus ou
moins locale ou une très longue tradition régionale. (Elle)
est implicitement liée aux climats froids ou frais, à la
montagne ou à l'exploitation de la forêt et bien souvent aux
groupes pionniers" ("Une architecture liée à l'exploitation
de la forêt", Centre universitaires d'Etudes régionales n
4, 1982, p.27/43).
Ces expériences de construction en bois brut nées
en Limousin, utilisant comme matière première le bois d'oeuvre
local, sont pourtant d'un haut intérêt économique.
Ce sont de petite entreprises qui ont prouvé qu'elles étaient
économiquement viable, et que leur production correspondait à
une forte demande du public. Déja en Limousin se sont créées
trois entreprises artisanales de ce type. L'expérience essaime en
France : en Franche-Comté, dans les Vosges, dans l'Aveyron, la Lozère,
les Landes, les Pyrénnées ... Une école de construction
de fustes s'est crée en Haute-Corrèze qui reçoit très
régulièrement des stagiaires, parmi lesquels des élèves
du lycée des Métiers du bâtiment de Felletin.
Cette technique, basée sur le bois rond brut,
mène aussi vers d'autres expériences et d'autres type de
construction :
- un charpentier de l'Aveyron utilise des bois d'éclaircie
assemblés par connecteurs métalliques pour réaliser
des hangars agricoles ;
- des Centres de triage de plusieurs cantons suisses
(équivalents de l'ONF), valorisent eux-même le bois rond brut
pour l'aménagement d'équipements de loisirs, l'accueil touristique
(gîtes), la construction de leurs propres bâtiments de fonctionnement;
- en Corse, des essais sont réalisés dans
cette technique avec le pin Laricio,
- dans l'ouest de la France, avec l'épicéa
de Sitka, ce fameux spruce si mal utilisé.
Toutes les communes forestières de France, celles
du Limousin en particulier, qui veulent développer le tourisme et
projettent des amènagements, pourraient un jour s'orienter vers
l'utilisation du bois de leurs forêts : on peut imaginer le jour
où chaque commune du Limousin aurait un employé chargé
de construire en bois brut : banc pour le court de tennis, tables de pique-nique
sur l'aire de repos, aires de jeux pour les enfants de la maternelle, cache-poubelle,
abris bus, parc à vélo, vestiaires sportifs, refuges, gîtes,
ponts sur la rivière, barrières... Que de valeur ajoutée
potentielle, que d'emplois en perspective par rapport à ceux que
peut créer, ou tout juste maintenir l'industrie actuelle du bois.
Il y a 25 ans, le mélèze était délaissé
par les scieurs du Limousin, parce qu'il est dur à scier, trop résineux,
trop nerveux, se tortillant au séchage ; utilisé depuis 20
ans par un artisan fustier qui en a fait son cheval de bataille, il est
devenu aujourd'hui un bois à la mode, quasiment le résineux
le plus cher du Limousin. C'est bien la preuve que des entreprises artisanales
peuvent valoriser fortement la production forestière : donnez-moi
un bel artisanat du bois, et je vous donnerai une belle forêt ...
Aujourd'hui, la forêt et ses propriétaires
sont libres de leur destinée. A eux de décider de se livrer
pieds et poings liés à l'industrie dominée par la
papeterie ou de rechercher des débouchés à la fois
rémunérateurs et nobles pour leurs bois. Vaut-il mieux vendre
du bois trié plus cher à une petite entreprise, même
si elle en consomme peu, que beaucoup de bois non trié à
bas prix ?
Mais qu'il est donc curieux qu'une thèse de géographie
vole à la défense des papetiers, accusant les propriétaires
forestiers de ne pas "travailler" assez leur forêt (ce qui signifie
éclaircir, c'est-à-dire alimenter la trituration) et donc
ne pas leur vendre assez de bois...! "tout le problème est de mobiliser
ce bois et de décider les propiétaires à exploiter,
à travailler leur bois" écrit-il(p.382). Le malheur de la
forêt limousine n'est-il pas plutôt d'être la chasse
gardée des papetiers, défendus par les organismes consulaires
et même maintenant par l'université ? Pourquoi donc les Limousins
qui ont toujours su faire face et résister, seraient-ils des moutons
devant les mercantis internationaux du papier ?
Dans son livre Corrèze ... que j'aime ! Simon Louradour
écrit : "Quelque part en Haute Savoie, un propriétaire se
flatte d'habiter une maison dont le matériau de construction souligne
le souvenir de Marius Vazeille : il s'agit de mélèze récolté
sur une parcelle de l'arboretum du puy Chabrol ...
Mais combien d'autres réalisations ...qui militent
en faveur de ce bois de cru corrézien."
Ces fustes comme celle dont parle Simon Louradour, faites
de mélèze ou encore d'autres bois résineux du Limousin,
par "lo fustier ", celui qui dans notre pays depuis toujours travaille
le bois, sont construites dans l'esprit de la forêt paysanne, et
avec une technique tellement bien adaptée à la qualité
des bois limousins : nul besoin de scier les bois pour les mettre en oeuvre
; la technique de construction ne fait appel qu'à du petit matériel
; le bois est ajusté en conservant ses formes ce qui en fait sa
beauté : il ne s'agit plus d'en faire un matériau industriel,
profilé et calibré mais de l'utiliser tel qu'il est conformé
naturellement, avec ses noeuds, ses courbures et ses veines.
Marius Vazeilles n'aurait certainement pas dédaigné une telle utilisation de la forêt éminement paysanne. Il ne rêvait certainement pas d'une main-mise papetière sur la forêt limousine ; il ne révait pas d'une forêt industrielle calquée sur le modèle des Landes, où la forêt paysanne, où le paysan ont complètement disparu.
La qualité moyenne mais pleine de caractère et la diversité de la forêt limousine en font un atout pour un artisanat du bois. Il vaut mieux cinquante petites entreprises artisanales, insérées dans le tissu rural, utilisant du bois local de façon noble, qu'une seule entreprise industrielle important toute sa matière première, ou bien avalant toute la forêt pour la triturer ..., même si c'est beaucoup moins spectaculaire.
Oui, Marius Vazeilles avait raison, la forêt
paysanne peut encore exister. Et elle existera encore si les Limousins
choisissent de la faire vivre ...
(Thierry et Marie France Houdart)
II. QUELQUES QUESTIONS ET
RÉPONSES SUR LA FORÊT LIMOUSINE
Ne te demande pas dans quel pays aller chercher
des bois pour construire
Demande-toi ce que tu peux construire avec les
bois de ton pays
Construire
en bois brut et matériaux naturels