I. LA FORÊT DE LA MONTAGNE LIMOUSINE AUJOURD'HUI
Cette jeune forêt à dominante résineuse
pousse vite. On y trouve les plus fortes productions de bois à l'hectare
d' Europe, notamment en douglas. Elle entre maintenant dans une phase de
maturité et de production importante de bois. C'est un vaste réservoir
de matière première, convoité par les uns, décrié
par les autres, qui produit environ 4,5 millions de m3 de bois par an,
dont actuellement on n'exploite que le tiers. Que faire de tout ce bois,
comment le valoriser : c'est aujourd'hui l'objet de vastes débats.
Un ouvrage récent de Christian Beynel : " Forêt
et Société de la Montagne Limousine ", publié par
les Editions Universitaires de Limoges (PULIM), tente de faire le point
sur l'évolution de cette forêt nouvelle tant désirée
par Marius Vazeilles.
C'est une étude très exhaustive et très
riche, menée tant d'un point de vue géographique (les conditions
du milieu, la transformation des paysages, la répartition et les
particularités des essences) qu'historique, sociologique et économique
(les conditions de naissance et de constitution de cette forêt, le
contexte socio-économique - avec l'impact notamment de l'émigration,
la propriété forestière, les travailleurs de la forêt,
la production et la commercialisation du bois, la fiscalité qu'elle
entraîne et les ressources qu'elle procure).
Cette thèse nous offre quantité de détails
puisés dans les archives, les témoignages, la littérature
scientifique existante, les statistiques, mais aussi dans son expérience
personnelle, une masse d'éléments confrontés les uns
aux autres, analysés avec rigueur et finesse. L'auteur a particulièrement
bien vu, dans le développement de cette forêt, le rôle
joué par les émigrés porteurs d'un "modèle",
"prenant le pas sur le frère ou la soeur resté(e) au pays"
(p.67), "soucieux d'être reconnus au pays" (69), ayant souvent plus
de moyens pour acquérir une terre en vue de la planter que le paysan
qui la convoitait depuis des années pour agrandir son bien ou avoir
seulement assez de surface pour pouvoir s'installer . "Aussi, dans un monde
où depuis des générations le salut n'était
attendu que de l'extérieur, où le modèle dominant
était l'émigré revenant au pays avec un costume à
la mode, une belle voiture, dansant les danses nouvelles, etc... cet intérêt
pour la sylviculture ne pouvait que faire tâche d'huile d'autant
que l'émigration était présentée depuis des
générations comme le seul moyen de réussir." (p.72)
Or curieusement, dès qu'elle aborde l'aspect économique
actuel des débouchés de la forêt, cette thèse
se laisse brusquement entraînée sur des rails, sans parvenir
jamais à en sortir. Cet universitaire, fort bien documenté,
a pourtant tout vu, tout pressenti ; mais il ne retient malheureusement
que ce qui va dans le sens de cette filière de pensée politiquement
correcte, la pensée unique de ce qu'on appelle "la filière
bois", laissant de côté comme marginale ou insignifiante toute
voie de traverse. Car les sources qui font pour lui référence
semblent être constituées essentiellement par les témoignages
des industriels, les données statistiques et les rapports d'Organismes
Consulaires ; celles-ci, qui écartent d'emblée de leurs données
les entreprises de moins de 10 salariés, paraissent uniquement faire
cas des capacités de production industrielle et avoir comme préoccupation
primordiale l'approvisionnement en matière des grands groupes internationaux,
dévoreurs de bois de basse qualité.
Plus grave de la part d'un scientifique : l'absence d'analyse
de cette documentation venue d'en haut. La pensée de l'universitaire
rigoureux ne devient plus que le reflet du discours général
des technocrates statisticiens et des gros industriels : les méthodes
de sylviculture sont inexistantes, la forêt sous-exploitée,
l'équipement des scieries artisanal, leur structure encore familiale,
leur mode de travail dépassé, leurs rendements pas assez
compétitifs, les bois de qualité médiocre ... "Ces
chefs d'entreprise issus du terroir intègrent parfois avec difficultés
les rouages du capitalisme" (p.353), ou encore "L'augmentation du volume
d'activité oblige ces entreprises à repenser leur méthode,
tout comme le mode d'accumulation du capital qui a permis leur développement
est, lui aussi, dans bien des cas, à revoir." (p.354) Quant aux
petites entreprises artisanales (scierie à façon, construction...)
leur activité est tellement marginale qu'elles ne valent guère
la peine qu'on s'y arrête.
Dans une telle optique, il lui est facile d'affirmer
en conclusion que la forêt paysanne voulue par Marius Vazeilles n'existe
pas et que "son programme ne s'est pas vérifié" (p.438),
car, comme les autres précurseurs dit-il, il n'imaginait pas "qu'elle
puisse devenir une culture autonome, voire une monoculture" (p.496)
Mais après tout, admet l'auteur en conclusion,
si ces reboisements transformaient ce pays autrefois si pauvre, vivant
en grande partie du travail de ses émigrés, en "une région
riche, capable de produire du bois de qualité (...) la prophétie
de Vazeilles se serait avérée juste" (p.498). De fait, il
n'y croit guère et il ne trouve pas la solution lui permettant d'y
croire : inciter les propriétaires à mieux cultiver leurs
bois et à en couper davantage pour alimenter les usines à
papier, les scieries à augmenter leurs capacité de production,
obtenir des subventions ou des réductions de charges, bien équiper
les bourgs, principaux bénéficiaires de la forêt (au
détriment des zones rurales qui se vident), et améliorer
leurs capacités d'accueil, cela suffira-t-il à rendre cette
région riche "au moment où pour la première fois de
son existence, elle commence à produire une masse importante de
bois dont la valeur sera de plus en plus grande" (p.501) ? Ce concept de
"ferme forestière" qui selon l'auteur est "à inventer" et
qui suppose "une intensification de la production"(500), est-ce-lui qui
va empêcher la montagne de se désertifier : n'est-il pas en
contradiction, au contraire, avec toute notion de revitalisation et de
repeuplement rural ?
Si c'est ça la forêt de la montagne limousine,
alors oui, pauvre Marius, tu t'es bien trompé !
(Thierry et Marie France Houdart)
II. QUELQUES QUESTIONS ET
RÉPONSES SUR LA FORÊT LIMOUSINE
Ne te demande pas dans quel pays aller chercher
des bois pour construire
Demande-toi ce que tu peux construire avec les
bois de ton pays
Construire
en bois brut et matériaux naturels