II. QUELQUES QUESTIONS ET RÉPONSES SUR LA FORÊT LIMOUSINE
Posons-nous quelques questions simples :
1) Que fait-on avec le bois résineux du Limousin
?
On classe généralement les bois en deux
catégories de qualité :
- le bois d'industrie destiné principalement à
l'industrie de trituration (il sera déchiqueté en copeaux
pour fabriquer pâte à papier et panneaux composites) et accessoirement
au chauffage ;
- le bois d'oeuvre destiné à une utilisation
"noble" : charpente, menuiserie, meubles ...
Ce bois d'oeuvre est tout d'abord généralement
scié : c'est la première transformation. Elle n'apporte au
bois qu'une très faible valeur ajoutée, car environ 50% de
la grume est perdue en déchets (chûtes, sciure, écorce)
qui vont eux-aussi alimenter l'industrie de trituration.
Ensuite il subit une deuxième transformation pour
devenir un produit fini de valeur ajoutée beaucoup plus importante.
Pour ce qui est de la forêt corrézienne,
les statistiques de production globale (source : La filière bois
France-Corrèze, 1996 - CID CCI Tulle-Ussel) indiquent qu'on y exploite
un peu moins de bois d'oeuvre que de bois d'industrie. Comme la moitié
de ce bois d'oeuvre part en déchets, c'est en définitive
les 3/4 du bois produit qui terminera en bois d'industrie, de valeur quasi
nulle pour le propriétaire forestier.
De plus en plus de bois quitte la région en grumes,
sans la moindre transformation ; il part dans les régions voisines,
mais aussi à l'étranger : Italie, Belgique, Espagne ... Quant
au bois scié dans la région (dont la proportion va en diminuant),
il est également, pour la plus grande part, exporté : il
n'existe pas en Limousin de grosse entreprise utilisant du bois d'oeuvre
scié. Les seules qui valorisent ce bois d'oeuvre sont de petites
entreprises très souvent artisanales.
Plus grave : les 2/3 du bois d'oeuvre qui est scié
en Corrèze (source : La filière bois France-Corrèze,
1996 - CID CCI Tulle-Ussel) ) sont destinés à la fabrication
de palette et de coffrage, un marché très peu rémunérateur.
En définitive :
Sur 4 m3 de bois exploité :
- 3m3 partent en trituration : leur valeur est quasi
nulle.
- 1 m3 représente du bois d'oeuvre (grumes + sciage),
qui dans sa majorité est transformé en produit fini et acquiert
l'essentiel de sa valeur ajoutée en dehors de la région.
Enfin sur ce mètre cube transformé, les
2/3 c'est-à-dire pour finir moins de 10% du bois exploité,
aura une utilisation réellement noble et durable ; les 90% de la
production termineront en trituration, caissage ou coffrage et auront donc
une vie très éphémère, se retrouvant rapidement
sous forme de gaz carbonique dans l'atmosphère.
Le bilan écologique autant qu'économique
de cette forêt résineuse est donc consternant.
2) Le développement de grosses scieries en Limousin
est-il une solution ?
l'auteur de " Forêt et Société de
la Montagne Limousine " (PULIM), C.Beynel, semble le penser et c'est d'ailleurs
le discours officiel des techniciens de la "filière bois" pour qui
une des causes majeures des problèmes forestiers du Limousin tient
à l'insuffisance de productivité des scieries.
Passant en revue les plus performantes d'entre elles,
son analyse se borne essentiellement à les classer selon leur degré
de modernisation et à faire la leçon à celles qui
ne remplissent pas encore tous les critères capitalistes de l'entreprise
perfomante et qu'il rend en grande partie responsables des problèmes
de la forêt .
Par-delà ce discours, on peut faire quelques constatations
:
la valeur ajoutée apportée par le sciage
est, dans tous les cas, extrêmement faible. Ces entreprises de sciage
sont très peu rentables et la scierie a du reste le record de mauvaise
rentabilité d'investissement : 1 Franc de bois sur pied génère
environ 4 Francs en fin de première transformation et pour 1 Franc
d'investissement, il ne ressort que 1 Franc de chiffre d'affaires (source
: La forêt française et son bois au seuil de l'an 2000, de
Didier Lorette, Ed. Centre régional de documentation pédagogique
d'Aquitaine) ;
les grosses scieries sont poussées par la concurrence
avec les bois du nord, vers une forte standardisation des produits sciés,
destinés à l'exportation hors région : on est bien
loin assurément de la forêt paysanne - celui qui a besoin
de quelques planches pour réparer son hangar les trouvera difficilement
;
l'optique de ces scieries est profondément productiviste
; elles ne fournissent généralement aucun produit fini, alors
que la valorisation proprement dite du bois se fait à l'aval de
la scierie (séchage, rabotage, profilage...)
ces grosses scieries tuent les petites et ne peuvent
satisfaire la demande locale, celle des artisans, des paysans ou des particuliers
; de moins en moins de scieries travaillent "à façon" ou
"sur liste").
Mais il y a bien plus grave : cette mauvaise rentabilité
des entreprises de sciage les rend très dépendantes des industries
de trituration auprès desquelles elles doivent écouler leurs
déchets. Pour produire 1 m3 de sciage, il faut environ, on l'a vu,
2 m3 de bois brut (rond). Or il est généralement admis que
c'est ce déchet, vendu aux industries de trituration, qui constitue
en fait le seul bénéfice de la scierie : voilà l'explication
de la dépendance de la plupart des scieries du Limousin vis-à-vis
de la puissante industrie de trituration" limousine", représentée
par le groupe Aussedat-Rey, lui-même racheté par le premier
papetier mondial, l'américain International Paper, qui en définitive,
transforme 3 m3 de bois sur 4 exploités en Limousin. Parler de monopole,
n'est pas inexact. Une récession dans l'industrie papetière
entraine aussitôt une crise dans les scieries et par contre-coup
dans l'exploitation forestière. C'est dire à quel point l'économie
de la production forestière en Limousin est fragile et dépendante.
M. de Sèze, président de l'Union régionale des propriétaires
forestiers du Limousin, parle même à propos des industries
de trituration de "prix imposé dans une démarche de prix
colonial" (cité par C.Beynel p.382).
Peut-on alors attendre des créations d'emplois
dans les scieries de la région ? Fort peu reconnait cet auteur qui
cite à l'appui une étude du CTBA prévoyant, à
l'horizon 2000, 1 emploi en scierie résineux pour 1800 m3 par an.
3) Mais n'y a-t-il pas en Limousin quelques grosses
entreprises de transformation qui fabriquent des produits finis, charpentes,
meubles, chalets ... ?
On considère généralement, en économie
forestière, que c'est la "deuxième transformation du bois"
qui apporte le maximum de la valeur ajoutée. 1 franc de bois sur
pied donne en moyenne 28 francs de produits finis (source : La forêt
française de D.Lorette). C'est bien là qu'il faudrait chercher
la "richesse" de la forêt limousine. Or on l'a vu : les scieries
de la région Limousin vendent leur sciage en quasi totalité
en dehors de la région. Beynel cite même quelques scieries
qui ne vendent que 2% de leur production en Limousin.
Il y a bien de grosses et même de très grosses
entreprises de deuxième transformation du bois installées
en Limousin : le plus gros fabricant français de maisons en bois
massif ainsi que le plus gros fabricant de charpente industrielle en bois.
L'auteur de cette thèse consacrée à la forêt
de la montagne limousine leur consacre du reste de nombreuses pages. Mais,
oh surprise ! , le lecteur découvre que toutes ces entreprises n'utilisent
que du bois ... finlandais :
un gros fabricant de portes planes qui consomme "essentiellement
du bois de Finlande livré sec, sans noeud, avec surtout de faibles
accroissements, au même prix que les bois français " ;
un fabricant de fermette industrielle, le leader en France,
qui n'achète "que de 10 à 20 % de ses besoins localement.
Pour la charpente industrielle, écrit cet auteur, les bois doivent
répondre à des caractéristiques précises :les
cernes doivent être inférieurs à 6mm; or la plupart
des bois limousins, sauf sur le haut plateau de millevaches, ont des accroissements
supérieurs. En plus le diamètre des noeuds doit être
faible aussi bien sur la face que sur la rive, les poches de résine
trop grandes sont également proscrites" ;
un fabricant de meubles de cuisine du plateau dont "l'implantation
n'est absolument pas liée à la présence de la forêt
limousine" et ne s'y approvisionne pas ;
un fabricant de chalets en madriers "qui utilise surtout
des pins sylvestres venant de Finlande" ;
un menuisier industriel qui "n'utilise aucun bois de
la région" ;
sans oublier donc le plus gros constructeur français
de maisons en bois massif, capable de "produire tous les deux jours une
maison prête à monter" que l'auteur cite plus haut parmi les
scieurs, sans savoir que tous les madriers, travaillés par système
automatisé, qui constituent l'ossature de ces chalets, viennent
en fait des forêts nordiques ...
Les informations apportées par cette thèse
ne constituent du reste pas un "scoop" et son auteur n'est pas le seul
à propager l'idée que les bois Limousin ne valent rien. Des
opérations de promotion de la construction en bois sont régulièrement
organisées en Limousin, sous forme de colloques, de conférences,
d'émissions de télévision...
Ce fut le cas récemment lors d'une émission
du journal de Télé-Millevaches en Creuse, consacré
à la forêt de la montagne limousine et à la construction
en bois sur le Plateau : le constructeur de chalets interrogé (celui-là
même qui vient d'être évoqué) déclara
qu'il utilisait des bois du nord et non les bois de pays "parce qu'ils
poussent trop vite et sont de mauvaise qualité". Lors du colloque
organisé par la Chambre de Commerce de Tulle-Ussel le 17/6/98, où
sont intervenus les animateurs de la promotion de la construction en bois,
des architectes mais aussi des utilisateurs de bois, un autre constructeur
important déclara que "si nous devions utiliser les bois régionaux,
il faudrait mettre en place un cahier des charges avec les professionnels
pour obtenir des bois aussi bien traités que l'est le produit scandinave
".
Pourquoi donc invite-t-on dans ces réunions et
émissions de promotion du bois limousin des personnes qui n'utilisent
pas ce bois et le dénigrent ?
Parle-t-on bien de "filière bois limousine" ou
de "filière bois finlandaise" ?
Et pour ce qui est des emplois créés, quand
on écrit que la deuxième transformation du bois dans la montagne
limousine "arrive à près de 550 emplois", ce chiffre englobe
en fait tous ceux qui sont créés par le bois finlandais,
soit plus de 90% ... A peine 10 % des emplois (moins de 50) sont créés
par le bois limousin
Même l'excellent ouvrage de Didier Lorette, La
Forêt française et son bois, entretient lui aussi la confusion
à propos de ces entreprises pilotes de la 2è transformation
en Limousin (qui s'approvisionnent presque exclusivement en bois importé)
quand il déclare, distribuant les bons points : "Le Limousin valorise
le potentiel de sa forêt" ! Entre la réalité et le
discours, il y a une grosse langue ... de bois.
4) Comment expliquer le succès de ces bois importés
du Nord (de Finlande en l'occurence) en Limousin?
Le problème n'est pas spécifique à
notre région : la France importe chaque année entre 1,5 et
1,8 million de m3 de bois du Nord, soit 1 m3 sur 3 utilisés, pour
les besoins du secteur de la menuiserie du bâtiment (source : J.C.
Sève, Carrefour international du Bois 1998).
Reprenons les arguments développés par
ces industriels-importateurs :
" Les bois limousins poussent trop vite " :
La forêt boréale, les forêts de montagne,
dont la saison de végétation est courte, produisent du bois
à croissance lente, à texture forte (c'est-à-dire
avec une forte proportion de bois d'été par rapport au bois
de printemps). Pour le bois résineux, des accroissements fins et
une texture forte sont synonymes de bonne résistance mécanique.
On parle de bois "serré".
Mais on peut aussi obtenir du bois serré par une
sylviculture adaptée, notamment en évitant les éclaircies
trop fortes, à l'inverse de ce qui se pratique actuellement dans
la région, et par des densités élevées de plantation
(la sylviculture belge ou allemande pratique ces méthodes et les
résultats sont probants). L'argument avancé par les techniciens
forestiers limousins, pour justifier des éclaircies fortes, est
à la fois économique (cela favorise la production de matière
ligneuse) et technique (des bois éclaircis poussent en diamètre
plus qu'en hauteur, ils sont mieux enracinés et l'on risque moins
les chablis par le vent). Ce dernier argument est quelque peu douteux lorsque
l'on voit les dégats provoqués par le vent dans des plantations
résineuses fraichement éclaircies.
Pour ce qui est du douglas, J. de Champs dans son ouvrage
Le douglas publié par l'AFOCEL (Ass. Forêt Cellulose) et consacré
à cette essence très réputée, précise
toutefois (p. 269) qu'une augmentation de la largeur des cernes d'accroissement
est moins préjudiciable pour les propriétés mécaniques
de ce bois que pour les autres bois résineux, et il préconise
une norme d'éclaircie dite "dynamique" visant à produire
des accroissements ne dépassant pas 6mm, ce qui correspond à
la tolérance maximale pour les bois du nord. Mais tout cela n'est
peut-être qu'un voeu pieux, à voir les cernes des douglas
exploités qui dépassent souvent 1 cm et pourraient bien souvent
servir de cible pour un jeu de fléchettes.
Il est vrai, toutefois, qu'un bois à croissance
rapide sera moins dense, et donc sensiblement plus isolant qu'un bois à
croissance lente. Ce facteur est important pour des maisons en bois massif
où le bois joue seul le rôle d'isolant. L'effet de masse thermique
est lui aussi favorable aux bois peu denses.
" Les bois de pays sont mal conditionnés " :
Cette critique s'adresse en fait aux scieurs à
qui l'on reproche implicitement de vendre un produit mal transformé
(dimensions de sciage peu précises, bois non séchés,
rarement rabotés...) et donc de vendre un produit qui n'est pas
un "produit industriel standardisé, normalisé, prêt
à l'emploi ".
La force du bois du Nord s'appuie sur la grande régularité
des produits proposés. La forêt nordique, très homogène,
fournit un nombre réduit d'essences résineuses différentes
(l'épicea et le pin sylvestre) et des arbres d'une grande régularité.
Cette homogénéité des bois et aussi leur abondance
ont permis aux pays nordiques de créer une industrie du bois puissante
qui produit des sciages bien triés, séchés, bien calibrés
et donc prêts à l'emploi. L'industriel français y trouvera
facilement son compte : meilleur rendement matière, facilité
d'approvisionnement.
Le succès de ces bois n'est pas seulement dû
à des facteurs objectifs, mais souvent à l'inertie, aux stéréotypes
et aux habitudes prises dans le bâtiment où un architecte
pourra prescrire du "bois du Nord", pour signifier bois de qualité,
même si le bois de pays correspondant aurait pu faire l'affaire.
Commercialement, l'industrie du bois nordique, puissante,
a réussi une implantation remarquable en France, où elle
possède le magazine le plus lu sur le bois. Certaines entreprises
limousines jugent même très chic et surtout très commercial
de prendre des noms qui rappellent la Scandinavie et les bois du Nord.
" Les bois de pays ont trop de noeuds "
c'est-à-dire qu'ils ont trop de branches, ce qui
nuit à leur qualité mécanique. Cela est vrai quand
ils poussent à des densités faibles, ou sont trop fortement
éclaircis. L'élagage artificiel, très couteux, devient
alors indispensable pour produire du bois de qualité.
Mais, en règle générale, des plantations
résineuses où l'on pratique des densités fortes au
départ et des éclairies progressives, sélectives et
douces produisent du bois plus serré, avec moins de branches et
plus cylindriques, c'est-à-dire du bois de qualité, au détriment
de la quantité.
5) Les bois limousins sont-ils vraiment de si mauvaise
qualité qu'on ne puisse en faire que du papier ou de la palette
?
C'est globalement inexact. Mais cette qualité
est très variable d'une parcelle à l'autre, ce qui rend très
difficile l'utilisation de ce bois à une échelle industrielle.
Cette forêt demande un travail de triage très important de
caractère semi-artisanal, qui sera de moins en moins fait avec les
machines d'abattage et les techniques d'exploitation actuelles. N'importe
quel promeneur est parfois ahuri de voir partir sur un camion de papeterie
quelques gros billons qui auraient pu avoir une bien meilleure utilisation.
6) Mais la qualité du bois ne va-t-elle pas s'améliorer
grâce à la sylviculture pratiquée ?
Certes, en éclaircissant plus fort les bois, comme
on le conseille actuellement dans la région, on produira des bois
plus gros, mais qui pousseront plus vite. Ce n'est certainement pas ainsi
qu'on produira ce bois serré, sans noeuds et cylindrique, de haute
résistance mécanique, dont rêvent de nombreux utilisateurs
de bois et tout particulièrement ceux qui actuellement l'importent
de Finlande. La politique de forte éclaircie, soutenue par un discours
productiviste où l'on semble confondre quantité et qualité,
favorisant la production ligneuse, pratiquée avec un combiné
d'abattage, subventionnée de surcroît, sert en premier lieu
l'industrie papetière : la chose est claire.
En fait, les naïfs s'en étonneront, mais
c'est comme si les jeux étaient déjà faits, bien tranchés
:
- le bois limousin resterait de qualité médiocre
: cultivé et exploité de façon intensive et productiviste,
il serait destiné en majorité aux industries du papier et
de la palette
- le bois finlandais servirait aux industriels de la
fermette, du chalet, des portes planes ...
Entre les deux alternatives : il n'y aurait rien. Eh
bien non, ce schéma n'est pas inéluctable ...
(Thierry et Marie France Houdart)
II. QUELQUES QUESTIONS ET
RÉPONSES SUR LA FORÊT LIMOUSINE
Ne te demande pas dans quel pays aller chercher
des bois pour construire
Demande-toi ce que tu peux construire avec les
bois de ton pays
Construire
en bois brut et matériaux naturels